(Extrait du chapitre : Pourquoi je ne regarde jamais en arrière)
Quand j’étais petit, j’allais chaque été passer une partie de mes vacances dans la campagne lorraine, chez mes grands-parents - les Calcaterra -, dans un village du nom de Hazembourg, à soixante-dix kilomètres de Metz si on passe par Morhange. C’était l'un de ces villages léthargiques dont parle Bohémont dans La Femme pauvre de Léon Bloy. C’était aussi ma jungle, le labyrinthe de mes rêves et de mes hallucinations, un paradis passager dont j’éprouvais d’instinct la fragilité, alors je me dépêchais d’en arpenter tous les sentiers pour engranger les souvenirs au plus profond de ma cave et les mettre au chaud pour ma solitude d’hiver, une fois en ville.
Très tôt, j’ai éprouvé la sensation du temps qui s’éteint et de la nécessité de le retenir en moi coûte que coûte pour le dévorer ensuite par petits bouts.
Durant un mois, plongé dans cette brousse, j’étais un héros de bandes dessinés. Je vivais le plus clair de mon temps au Far West dans la peau de David Crockett, le héros d'Alamo. Il m'arrivait aussi d’arborer fièrement autour du cou le collier de dents en plastique offert par l’hebdo des jeunes communistes. Pour parfaire mon look de Rahan, mon grand-père m’avait taillé un "coutelas" dans le bois tendre d’un mirabellier. Bien que la pointe de l'arme fût arrondie, avec mon poignard à la ceinture et l’amulette du héros aux muscles d’acier qui pendait à ma poitrine, je me sentais invulnérable. Je l'étais ! De liane en liane, je m’élançais à l’assaut des mondes perdus, peuplés d’anthropophages baroques et de sauvages aux faces de pithécanthropes sanguinaires. Avec cet attirail, digne d'un chevalier de Disneyland, j'ai combattu des armées de monstres et sauvé la Civilisation à moi seul bien plus de fois que Superman ! (un héros que je me réservais pour mes vacances à la plage, au Lavandou). Je gagnais toujours, c'était bien simple, et je n'en revenais pas moi-même.
Nous n’avions ni télé ni poste de radio. Le monde était loin. La vie, c’était nous, elle commençait chez nous, s’étendait au perron de la petite maison de la rue Principale, à l’entrée du jardin qui s'étendait par-derrière, et se prolongeait dans l’odeur des roses et du foin coupé, avec mes amis de là-bas, assis en rond dans l’herbe fraîche, autour de moi. La vie, on pouvait la toucher, elle était très réelle, la vie, en ce temps-là.
J’aimais bien Achille, un gars de mon âge avec qui j’ai refait cent fois au moins la finale de la Coupe du monde de foot Brésil-Allemagne (1974) dans le pré où paissaient les vaches de ses vieux, entre deux arbres dont nous avions fait des poteaux aussi vraisemblables à nos yeux que ceux homologués par la Fédération. La vie, on pouvait la jouer, alors, elle était insouciante.
Il y avait aussi Patrice, le fils du mineur de fond qui habitait en face de chez nous, un garçon gras comme trois cochons, pas footeux pour un rond, et puis aussi Jean-Luc, avec ses cheveux blonds mal peignés, ses yeux scintillants et son visage coupé à l‘équerre, un exilé comme moi.
Jean-Luc aussi, c’était la vie, la plus vivante des ombres de ma vie d’enfant. Jean-Luc, on avait le même âge exactement. Il venait le week-end de Saint-Avold avec ses parents et sa jeune sœur, une gamine à la bouche fruitée dont j’étais plus ou moins amoureux dans le secret de mes dix ans.
Lorsque Jean-Luc apparaissait, après l’heure de la sieste de l'après-midi, nous partions illico en balade sur les chemins vicinaux, et nos vélos se transformaient soudain en ovnis. La magie était instantanée. Nous montions très, très vite dans les galaxies le plus nébuleuses ! Nous allions beaucoup, beaucoup plus loin que nos petits voisins qui jouaient aux billes en attendant l'heure du goûter. Un jour, Jean-Luc et moi on a visité une planète au nom étrange, un nom qui nous plaisait beaucoup puisque nous l'avions inventé et qu'il n'appartenait qu'à nous seuls. Almazar ! Et nous y sommes retournés aussi souvent que nous en avions l'envie, à Almazar, un seul coup de pédale suffisait. Il y faisait beau tous les jours, les arbres étaient rouges et géants, comme des chênes s'enracinant dans un immense ciel bleu et pur. Il n’y avait aucune fille à l’horizon et c'était aussi bien... Derrière les dunes hautes comme des montagnes que nous inventions dans nos mirages, des bestioles horribles déployaient leurs trente-six pattes qui ne demandaient qu’à être tronçonnées en mille morceaux et des tribus de hideux extra-terrestres en voulaient méchamment à nos vies, mais nous savions par avance que nous les exterminerions en un clin d'oeil, par quelque stratégie secrète ou coups de laser sans appel. Ah! Les aventures que nous avons vécues, Jean-Luc et moi ! Nous étions des héros interstellaires, à l'insu de la société environnante, les fameuses "ombres" dont parle Nimier. Nous étions heureux. La nuit, nous dormions bien.
Jean-Luc était fan de David Vincent et du chanteur italo-belge Frédéric François. Il n'avait aucun soupçon de culture classique, mais il était gentil. Je ne l’ai jamais vu ne pas rire. Il vivait à l’autre bout du village, dans une bicoque bicentenaire et menaçant ruine qu’habitait sa grand-mère, une grosse vieille bique tordue qui n’articulait pas un mot de français bien que la Moselle fût retournée à la France depuis 1918. Il y était à l'aise.
Jean-Luc s’est tué sur la route, il y a vingt ans, encastré dans un trente tonnes qui s’était peut-être caché derrière une étoile filante, ou, peut-être, plus vraisemblablement, parce que mon ami s'est fait surprendre par la nuit et la pluie. Ma mère m'a appris la nouvelle, un jour, des années plus tard, à la veille de Noël...
L’enfance est un jardin, mais c’est dans les jardins qu’on fait les meilleurs cimetières...
L’enfance est un rêve, mais c’est aussi le plus long des maux de crâne.
Il y a bien cinq ans que je n’avais pas repensé à Jean-Luc.
À Hazembourg, quatre-vingts âmes, on ne comptait pas un bistrot, ni une épicerie, et il n’y avait pas non plus de réserves de filles. À part Évelyne, une vague cousine qui ne me parlait jamais parce qu’elle était paralysée par sa timidité et qu'on ne se drague pas entre cousins même lointains, on comptait seulement deux spécimens de pisseuses de nos âges, mais elles avaient les jambes arquées et ne sentaient pas la fleur. Le dimanche matin, à la messe, elles étaient sapées en poupées de foire. Mis à part le clergeon boutonneux, aucun mioche du village ne désirait participer à leur loterie. Elles ne s’intéressaient pas, d'ailleurs, aux ovnis ni même à ce qui vivait dans leurs petites culottes ou dans celles des autres.
Et pourtant, c’est dans le désert affectif de Hazembourg que j’ai la première fois connu la félicité, vers l’âge de douze ans. En me concentrant, au coucher, sur une vignette de la vilaine sorcière Miss Tick tout de noir vêtue, enfourchant un balais, ses longs cheveux noirs au vent, que j'avais reluquée dans un vieux numéro orangé du Journal de Mickey ayant appartenu à ma mère dans sa jeunesse.
L’enfance est un sucre d’orge, mais les parents ne se doutent pas de ce que leurs moutards font avec un sucre d’orge !
Quand j’étais petit, j’allais chaque été passer une partie de mes vacances dans la campagne lorraine, chez mes grands-parents - les Calcaterra -, dans un village du nom de Hazembourg, à soixante-dix kilomètres de Metz si on passe par Morhange. C’était l'un de ces villages léthargiques dont parle Bohémont dans La Femme pauvre de Léon Bloy. C’était aussi ma jungle, le labyrinthe de mes rêves et de mes hallucinations, un paradis passager dont j’éprouvais d’instinct la fragilité, alors je me dépêchais d’en arpenter tous les sentiers pour engranger les souvenirs au plus profond de ma cave et les mettre au chaud pour ma solitude d’hiver, une fois en ville.
Très tôt, j’ai éprouvé la sensation du temps qui s’éteint et de la nécessité de le retenir en moi coûte que coûte pour le dévorer ensuite par petits bouts.
Durant un mois, plongé dans cette brousse, j’étais un héros de bandes dessinés. Je vivais le plus clair de mon temps au Far West dans la peau de David Crockett, le héros d'Alamo. Il m'arrivait aussi d’arborer fièrement autour du cou le collier de dents en plastique offert par l’hebdo des jeunes communistes. Pour parfaire mon look de Rahan, mon grand-père m’avait taillé un "coutelas" dans le bois tendre d’un mirabellier. Bien que la pointe de l'arme fût arrondie, avec mon poignard à la ceinture et l’amulette du héros aux muscles d’acier qui pendait à ma poitrine, je me sentais invulnérable. Je l'étais ! De liane en liane, je m’élançais à l’assaut des mondes perdus, peuplés d’anthropophages baroques et de sauvages aux faces de pithécanthropes sanguinaires. Avec cet attirail, digne d'un chevalier de Disneyland, j'ai combattu des armées de monstres et sauvé la Civilisation à moi seul bien plus de fois que Superman ! (un héros que je me réservais pour mes vacances à la plage, au Lavandou). Je gagnais toujours, c'était bien simple, et je n'en revenais pas moi-même.
Nous n’avions ni télé ni poste de radio. Le monde était loin. La vie, c’était nous, elle commençait chez nous, s’étendait au perron de la petite maison de la rue Principale, à l’entrée du jardin qui s'étendait par-derrière, et se prolongeait dans l’odeur des roses et du foin coupé, avec mes amis de là-bas, assis en rond dans l’herbe fraîche, autour de moi. La vie, on pouvait la toucher, elle était très réelle, la vie, en ce temps-là.
J’aimais bien Achille, un gars de mon âge avec qui j’ai refait cent fois au moins la finale de la Coupe du monde de foot Brésil-Allemagne (1974) dans le pré où paissaient les vaches de ses vieux, entre deux arbres dont nous avions fait des poteaux aussi vraisemblables à nos yeux que ceux homologués par la Fédération. La vie, on pouvait la jouer, alors, elle était insouciante.
Il y avait aussi Patrice, le fils du mineur de fond qui habitait en face de chez nous, un garçon gras comme trois cochons, pas footeux pour un rond, et puis aussi Jean-Luc, avec ses cheveux blonds mal peignés, ses yeux scintillants et son visage coupé à l‘équerre, un exilé comme moi.
Jean-Luc aussi, c’était la vie, la plus vivante des ombres de ma vie d’enfant. Jean-Luc, on avait le même âge exactement. Il venait le week-end de Saint-Avold avec ses parents et sa jeune sœur, une gamine à la bouche fruitée dont j’étais plus ou moins amoureux dans le secret de mes dix ans.
Lorsque Jean-Luc apparaissait, après l’heure de la sieste de l'après-midi, nous partions illico en balade sur les chemins vicinaux, et nos vélos se transformaient soudain en ovnis. La magie était instantanée. Nous montions très, très vite dans les galaxies le plus nébuleuses ! Nous allions beaucoup, beaucoup plus loin que nos petits voisins qui jouaient aux billes en attendant l'heure du goûter. Un jour, Jean-Luc et moi on a visité une planète au nom étrange, un nom qui nous plaisait beaucoup puisque nous l'avions inventé et qu'il n'appartenait qu'à nous seuls. Almazar ! Et nous y sommes retournés aussi souvent que nous en avions l'envie, à Almazar, un seul coup de pédale suffisait. Il y faisait beau tous les jours, les arbres étaient rouges et géants, comme des chênes s'enracinant dans un immense ciel bleu et pur. Il n’y avait aucune fille à l’horizon et c'était aussi bien... Derrière les dunes hautes comme des montagnes que nous inventions dans nos mirages, des bestioles horribles déployaient leurs trente-six pattes qui ne demandaient qu’à être tronçonnées en mille morceaux et des tribus de hideux extra-terrestres en voulaient méchamment à nos vies, mais nous savions par avance que nous les exterminerions en un clin d'oeil, par quelque stratégie secrète ou coups de laser sans appel. Ah! Les aventures que nous avons vécues, Jean-Luc et moi ! Nous étions des héros interstellaires, à l'insu de la société environnante, les fameuses "ombres" dont parle Nimier. Nous étions heureux. La nuit, nous dormions bien.
Jean-Luc était fan de David Vincent et du chanteur italo-belge Frédéric François. Il n'avait aucun soupçon de culture classique, mais il était gentil. Je ne l’ai jamais vu ne pas rire. Il vivait à l’autre bout du village, dans une bicoque bicentenaire et menaçant ruine qu’habitait sa grand-mère, une grosse vieille bique tordue qui n’articulait pas un mot de français bien que la Moselle fût retournée à la France depuis 1918. Il y était à l'aise.
Jean-Luc s’est tué sur la route, il y a vingt ans, encastré dans un trente tonnes qui s’était peut-être caché derrière une étoile filante, ou, peut-être, plus vraisemblablement, parce que mon ami s'est fait surprendre par la nuit et la pluie. Ma mère m'a appris la nouvelle, un jour, des années plus tard, à la veille de Noël...
L’enfance est un jardin, mais c’est dans les jardins qu’on fait les meilleurs cimetières...
L’enfance est un rêve, mais c’est aussi le plus long des maux de crâne.
Il y a bien cinq ans que je n’avais pas repensé à Jean-Luc.
À Hazembourg, quatre-vingts âmes, on ne comptait pas un bistrot, ni une épicerie, et il n’y avait pas non plus de réserves de filles. À part Évelyne, une vague cousine qui ne me parlait jamais parce qu’elle était paralysée par sa timidité et qu'on ne se drague pas entre cousins même lointains, on comptait seulement deux spécimens de pisseuses de nos âges, mais elles avaient les jambes arquées et ne sentaient pas la fleur. Le dimanche matin, à la messe, elles étaient sapées en poupées de foire. Mis à part le clergeon boutonneux, aucun mioche du village ne désirait participer à leur loterie. Elles ne s’intéressaient pas, d'ailleurs, aux ovnis ni même à ce qui vivait dans leurs petites culottes ou dans celles des autres.
Et pourtant, c’est dans le désert affectif de Hazembourg que j’ai la première fois connu la félicité, vers l’âge de douze ans. En me concentrant, au coucher, sur une vignette de la vilaine sorcière Miss Tick tout de noir vêtue, enfourchant un balais, ses longs cheveux noirs au vent, que j'avais reluquée dans un vieux numéro orangé du Journal de Mickey ayant appartenu à ma mère dans sa jeunesse.
L’enfance est un sucre d’orge, mais les parents ne se doutent pas de ce que leurs moutards font avec un sucre d’orge !